jeudi 31 décembre 2009

Bouquins de l'année - partie II : le reste

Du côté des livres-ayant-trait-à-la-bière-mais-qui-ne-sont-pas-des-guides, il y a aussi quelques parutions à relever en 2009.


Du côté des livres à laisser traîner sur la table basse, World's Best Beers : 1000 Unmissable Brews from Portland to Prague de Ben McFarland est un remplacement bienvenu pour d'autres livres du genre qui commence à dater (comme ceux de Brian Glover, par exemple), à savoir un panorama des bières du monde entier. Les bières y sont classées par pays et par brasserie. On pourra toujours discuter de la sélection de bières faite pour ce genre de livre la couverture générale est bonne, les illustrations sont plutôt belles, et il y a des articles plus détaillés sur certaines brasseries. Ces derniers sont manifestement du recyclage d'articles écrits par le passé par l'auteur pour divers journaux et magazines, et ne sont pas toujours à la pointe de l'actualité. En outre, certaines informations de contexte sur les bières elles-mêmes sont un peu approximatives, entre autres du côté des bières allemandes.
Dans la bonne moyenne, donc...


Autre ouvrage généraliste, mais qui se concentre sur le produit lui-même, les ingrédients, les méthodes de production et la dégustation est Tasting Beer de Randy Mosher. Cet ourvage est pour l'essentiel recommandable, détaillé, fiable, mais souffre d'un américanocentrisme qui l'amène à perpétuer des erreurs en ce qui concerne les bières européennes. Il y a quelques approximations sur les bières allemandes, mais du côté des bières britanniques, c'est franchement la catastrophe: l'état qu'il décrit est celui de 1995 ou 97, comme si aucune évolution n'avait eu lieu entretemps. Mosher exhume entre autres à la polémique sur le cask breather* au sein de la CAMRA, qui est éteinte depuis plus d'une décennie...
Pire, il y a une méconnaissance toute étasunienne de certaines réalités, comme celle qui l'amène à décrire la mild ale comme titrant 4,2 à 5,2% d'alcool, alors que dans sa forme de prédilection, en fût, une mild ale courante titre entre 3 et 4%, et celles qui titrent plus sont de l'ordre de l'exception !
Une excellente lecture, donc, sur le côté technique qui est pour l'essentiel irréprochable, mais à prendre impérativement avec de longues pincettes pour tout ce qui ne concerne pas le monde brassicole étasunien...

Alors quoi, il y en a un bon, quand même ?


Oui, il y en a un unanimement salué dans le milieu bièrophile anglo-saxon, et c'est largement mérité : Hops and Glory : One Man's Search for the Beer that Built the British Empire de Pete Brown, intéressant mélange de récit de voyage, et d'ouvrage historique, avec une soirée bien arrosée comme déclencheur. Pete Brown est parti de Burton-on-Trent, au centre de l'Angleterre, pour Calcutta avec un fût d'India Pale Ale dans ses bagages. Mais le voyage a été fait par bateau, pour voir dans quel état la bière serait à l'arrivée. C'est ce voyage, via le Portugal, le Brésil, et le Cap qui constitue le fil conducteur du livre. Pete Brown y intercale des chapitres très instructifs sur la colonisation britannique de l'Inde, où l'on se rend compte que la Compagnie des Indes britannique ferait passer de nos jours les plus cyniques de multinationales pour des enfants de choeur...
Vu le nombre de péripéties, de catastrophes et de désastres divers en cours de route, c'est écrit avec une solide dose d'autodérision, dans un style plaisant et vif, rendant bien les sautes d'humeur, l'alternance entre stress, panique et ennui total.
On y fait aussi la connaissance d'un personnage-clé de cette épopée: Liz, l'épouse de Pete Brown, de sa patience apparemment infinie et de ses silences qui en disent long. Dans le milieu du journalisme brassicole britannique, où les femmes sont peu nombreuses et les épouses systématiquement dans l'ombre, c'est une révolution culturelle. Il était d'ailleurs assez intéressant, à la réception de la British Guild of Beer Writers, de voir le nombre de "Ah, so you are Liz! ..." de la part de personnes ayant lu le livre, marquant le fait qu'elle n'était plus juste "l'épouse de" mais qu'elle avait trouvé sa place de plein droit dans ce cercle-là. Par la suite Liz a ouvert un blog intitulé The Beer Widow (littéralement "la veuve de bière") où elle relate avec un humour pince-sans-rire les affres de la vie quotidienne avec un journaliste brassicole.
Bref, s'il y a un livre brassicole sorti en 2009 qu'il faut lire, c'est celui-là. Mais attention! le premier tirage est épuisé chez l'éditeur, et il pourrait être difficile de se le procurer d'ici la sortie de l'édition brochée en avril prochain.

Il y en a un sorti cette année que j'attends toujours : 1909! Beer Style Guide de Ron Pattinson, un ouvrage en auto-édition qui promet une mise en perspective très intéressante de la perception actuelle de la typologie des bières, en compilant un guide des styles de bière il y a un siècle. L'auto-édition a son prix, mais dasn le cas précis, le travail de bénédiction de Ron Pattinson pourrait bien une fois de plus amener des éclairages inattendus...

Et pour 2010 ? On sait que le printemps verra la sortie du 1001 Beers You Must Taste Before You Die édité par Adrian Tierney-Jones, pour lequel il a mis à contribution des plumes bièrophiles du monde entier pour y décrire des bières qu'ils et elles connaissent  pour les avoir à proximité. J'ai eu le plaisir d'en être, couvrant les bières suisses, ainsi que quelques bières d'Allemagne du Sud et du Nord de l'Italie (Birrificio Lambrate, entre autres), donc je ne peux être objectif à ce sujet, mais le projet est prometteur de par son approche même...

Parmi les autres sorties annoncées, notons Amber Gold and Black de Martyn Cornell, un historique solide des bières britanniques et des origines de styles actuels, sorti en auto-édition électronique il y a 18 mois, et qui sera enfin édité sous forme de livre. On sait aussi que Garrett Oliver, le maître-brasseur de Brooklyn Brewery et écrivain brassicole de talent, s'est vu confier la direction d'un Oxford Companion to Beer, dans une collection qui fait référence dans le monde anglo-saxon... mais je n'ai pas trouvé de date de sortie. C'est peut-être pour fin 2010.

Bonne lecture !


* un cask breather est une soupape qui permet, dans les systèmes à pompe manuelle, de remplacer le volume de chaque pinte tirée, par un volume identique de gaz inerte, par exemple du gaz carbonique, sans qu'il y ait surpression ou que cette pression serve à pousser la bière dans les tuyaux. Le dispositif permet de prolonger la durée de vie d'un fût un fois qu'il est mis en perce, mais a été accueilli comme une abomination par certains défenseurs de la cask ale traditionnelle outre-Manche ...il y a une bonne douzaine d'années !

samedi 26 décembre 2009

Bouquins de l'année - partie I : les guides

Tiens, maintenant que vous avez tous bien gentiment déballé vos cadeaux, je vais un peu faire le tour des publications brassicoles intéressantes en 2009,celles que vous ne vous êtes pas fait offrir pour Noël... ça sera pour l'essentiel des bouquins en anglais, mais faut pas se leurrer, ce qui sort en français est inférieur tant par la qualité que par le nombre...


On va commencer par quelques guides :

La Campaign for Real Ale (CAMRA, le mouvement de consommateurs de bières britannique) est, via sa filiale CAMRA Books, un des gros éditeurs de guides spécifiques consacrés à la bière.


Chaque année en septembre, il y a l'habituel Good Beer Guide, qui recense les meilleures pubs du Royaume-Uni en matière de cask ale (bière traditionnelle de fermentation haute, non filtrée, non pasteurisée, refermentée dans le fût d'où on la sert sans pression de gaz externe). L'édition 2010 est disponible et fidèle à elle-même : ne passez pas la Manche sans lui !
La grande innovation, pour 2009, est que le Good Beer Guide est disponible en version mobile, à savoir une application pour iPhone ou un service pour les autres marques de téléphone mobile. Et on peut le tester 7 jours gratuitement (genre ça suffit pour une week-end prolongé, mais dites pas que je vous l'ai dit)...


CAMRA Books ont sorti cette année une nouvelle - et septième - édition du Good Bottled Beer Guide de Jeff Evans. Le propos de celui-ci est de recenser les bières refermentées en bouteille (bottled conditioned, attention c'est un faux ami...) produites au Royaume-Uni. Le concept a ses limites, vu qu'il y a aussi d'excellentes bières en bouteille qui ne sont pas refermentées en bouteille (entre autres des bières filtrées mais non pasteurisées), donc ce n'est pas du tout exhaustif en termes de bonnes bières en bouteille britanniques. En outre, je ne suis pas absolument convaincu par la structuration de cette édition, qui laisse tomber le classement alphabétique par brasserie avec commentaire sur chaque bière, au profit de chapitres par styles suivis d'un listing pratiquement non commenté. M'enfin, ça reste un bon outil si on s'intéresse à ce qui se fait en bouteille outre-Manche...


Un autre gros morceau, très attendu, était la Sixième édition du Good Beer Guide Belgium de Tim Webb, co-édité par CAMRA Books et Cogan & Mater. Je connais quelques péééénibles qui, en cherchant bien, lui ont trouvé quelques failles mineures, et cette édition sera peut-être un peu moins éclairante que certaines des précédentes pour les profanes abordant le monde souvent peu transparent de la bière belge, mais il n'empêche que c'est le guide de terrain indispensable pour aller à la chasse aux bières en Belgique, et pouvoir distinguer entre vrais artisans-brasseurs, sociétés commerciales ne brassant pas, grandes brasseries nationales et multinationales. Et c'est surtout un répertoire exhaustif d'établissement où trouver un bon choix de bières, et un répertoire de brasseries indiquant lesquelles peuvent être visitées. Il est conçu pour être employé sur le terrain, bourré jusqu'à la gueule d'informations pratiques, et d'une très grande indépendance. Aucun des ses concurrents francophones ne lui arrive à la cheville. Moralité : Ne passez pas l'Escaut sans lui !

Cogan & Mater ont sorti quelques autres titres intéressants cette année. Une 2e édition de Around Bruges in 80 Beers, et deux nouveaux volumes sur le même concept : Around Brussels in 80 Beers et Around London in 80 Beers.

Le concept est de répertorier pour chaque ville couverte 80 bars, cafés, restaurants, pubs, cavistes, delicatessen etc. et de mettre en avant une bière disponible à cet endroit. C'est surtout intéressant parce que cela sort des sentiers battus, permet de découvrir des perles hors des circuits touristiques, et ouvre des perspectives sur les associations entre bières et mets.
Les volumes consacrés à Bruges et Bruxelles se concentrent évidemment sur les bières belges, alors que celui consacré à Londres met aussi en exergue la diversité de bières de provenance diverses disponibles dans cette très cosmopolite mégapole. Là aussi, c'est conçu pour une utilisation de terrain, factuel, pratique, bref, à embarquer dans le bagage à main pour quelques petits ouikènndes prolongés.
(ah, et il y a actuellement une promo si on commande les trois ensemble chez Cogan & Mater)


Dans un autre registre, The Rough Pub Guide de Paul Moody et Robin Turner, sous sa couverture simulant à merveille un sous-bock limite poisseux, est une ode aux 50 pubs les plus pittoresquement euh, comment dire... cracra... non, pas seulement... en fait, aux boozers, ces pubs un peu décatis, perdu dans ces coins improbables, souvent terriblement kitsch, avec leur horde d'habitués plus ou moins inquiétants et pittoresques, dans un ensemble terriblement attachant. Ce livre tient aussi du reportage anthropologique dans la Grande-Bretagne la plus profonde, ce qui le rend d'autant plus passionnant, et franchement hilarant par endroits.


D'ailleurs cette année a vu, dans une perspective analogue, la sortie à Genève de Derniers Bars avant la Fin du Monde, qui chronique quelques-uns des bars et cafés les plus pittoresquement décatis de la cité de Calvin. ça ne donne pas trop trop envie de les visiter dans certains cas - c'est généralement assez indigent question choix de bières... -   le texte est loin d'être exempts de coquilles, mais c'est une plongée fascinante dans l'univers des bars de quartier et de leur rôle dans notre tissu social qui vaut la peine d'être lu. Le tirage du guide est malheureusement déjà épuisé, mais l'essentiel des chroniques, assorti d'autres textes, est lisible sur le site web des auteurs

[suite au prochain épisode]

mercredi 23 décembre 2009

Débarquement étasunien en Europe ?


L'excellent journaliste brassicole britannique Pete Brown a lâché un joli scoop il y a quelques heures sur son blog, qu'il me semble intéressant de répercuter en français : il y aurait une brasserie étasunienne - et pas du genre pourvoyeuse d'eau gazeuse alcoolisée - qui envisagerait une possible implantation en Europe.

Stone Brewing Co. est une des micro-brasseries californiennes les plus en vue, fondée en 1996 à Escondido, au nord de San Diego. Enfin, micro-brasserie, faut voir: c'est le 28e producteur étasunien en termes de volume, donc c'est déjà un joli morceau, comptant environ 200 employés.
Brasserie en vue tant par leur logo montrant une gargouille (oui, comme sur les cathédrales gothiques...), leur marketing faisant un large usage de la provocation, par exemple dans le descriptif de leur Arrogant Bastard Ale - ils sont probablement une des inspirations principales des écossais de BrewDog à cet égard - que par leur réputation d'avoir la main lourde sur le houblon. Très lourde. Et de même pas en avoir honte.

Cette solide réputation signifie que les demandes d'exportation vers l'Europe sont en hausse régulière. Et que, par bon sens élémentaire, plutôt que d'expédier de la bière constituée à 85% ou plus d'eau à travers les Etats-Unis puis l'Atlantique, avec les problèmes liés de dépense énergétique et de fraîcheur, Stone Brewing vont prochainement activement tâter le terrain, à la recherche d'un contexte d'implantation favorable quelque part en Europe.
Il peut par exemple s'agir d'une brasserie (dans le sens "unité de production") à reprendre, ou d'un lieu où construire une brasserie, afin d'y produire leurs bières pour les marchés Européens. L'approche se veut manifestement très ouverte, et pourrait impliquer des partenaires européens, même si une simple production sous licence est exclue d'entrée (chose louable sur le plan de la transparence).
Les dirigeants de Stone Brewing, Greg Koch et Steve Wagner, expliquent plus en détail le genre de contacts qu'ils cherchent dans une vidéo visible ici.

Quelles perspectives est-ce que ça ouvre, potentiellement ?

Si la chose se fait, et où qu'elle se fasse en Europe, ce serait une première que de voir une des brasseries indépendantes étasuniennes de la "nouvelle" génération passer l'Atlantique dans le but d'y établir une base de production permanente. Cela fait un bout de temps que des maîtres brasseurs étasuniens sévissent par exemple en Italie ou au Danemark, mais là, c'est une autre dimension.
Et si la mayonnaise devait prendre, vu le caractère marqué des produits qui seraient alors disponibles en quantité et les techniques de vente parfaitement rodées, Stone Brewing pourrait provoquer quelques remises en question dans le secteur.
Pour le meilleur si l'on considère certains marchés ou la profession ronronne en circuit fermé en se regardant le nombril, certaine de la supériorité de ses produits.
Mais dans d'autres régions , ce pourrait être pour le pire: une pareille force de frappe pourrait faire de gros dégâts parmi les micro-brasseries indigènes et appauvrir notoirement la bièrodiversité locale.
A moins que, à l'opposé, cela ait un effet dynamisant sur ces dernières en leur permettant de passer l'épaule dans son sillage...
Probablement un peu de tout ça, en fait.

lundi 21 décembre 2009

Couleurs, styles et dénominations

Vous avez peut-être vu un jour ou l'autre ce tableau périodique des styles de bière, qui classe "tous les styles de bière" de manière "systématique" :



(Il en existe aussi une version en couleurs...)

Sauf que voilà, ce machin, s'il impressionne sans coup férir le profane, repose sur des bases fondamentalement viciées, et ne tient pas très longtemps face à une contre-expertise un peu incisive. Et il n'est que la cristallisation jusqu'à l'absurde d'une vision "systématiste" des choses.

Mais rétablissons un peu le contexte...

En terre francophone, l'habitude est généralement de distinguer les bières les unes des autres par leur couleur, le sempiternel mantra blanche-blonde-ambrée-brune dans lequel s'intercalent parfois rousse et noire...

Le problème principal de ce système est que, s'il est parlant à première vue, est très limité, et ne dit en fait pas grand-chose du caractère de la bière concernée en termes de goût. Par exemple une lager de masse internationale sera une blonde, et une triple d'abbaye sera aussi une blonde, bien que les ingrédients, les processus de production , le goût et le bouquet diffèrent fortement de l'une à l'autre...
En outre une des couleurs (blanche) est aussi une appellation au sens bien plus restreint, à savoir qu'elle désigne une bière contenant du blé cru, généralement d'inspiration belge.

Il y a une trentaine d'années, des pionniers tels que feu Michael Jackson(-non-l'autre) avec son World Guide to Beer en 1977, ont posé les bases d'une typologie plus systématique, basée sur le type de fermentation, et permettant de définir trois familles : les ales (fermentations hautes / profil plutôt fruité), les lagers (fermentation basse / profil plutôt sec) et les lambics (fermentations spontanées / profil plutôt acide). Ces trois familles sont ensuite subdivisées en styles spécifiques définissant en principe ce que recouvre une dénomination donnée.

Evidemment, ce genre d'approche systématique a ses limites quand on cherche à décrire une réalité humaine par essence arbitraire et souvent paradoxale, chose dont Michael Jackson (alias The Beer Hunter, fine allusion au long métrage de Michael Cimino The Deer Hunter - alias Voyage au bout de l'enfer en VF... oui, Le Maître pratiquait aussi l'autodérision, mais ça semble avoir échappé à pas mal de monde...) était tout à fait conscient, car il n'a pas poussé l'exercice beaucoup plus loin.

D'autres s'en sont chargés pour lui, en particulier aux Etats-Unis, où une large faction a toujours eu des tendances passablement idolâtres vis-à-vis du Maître : le BJCP (Beer Judge Certification Programme, organisation très hiérarchisée qui homologue les juges pour les compétitions de brassage) et la BA (Brewer's Association, qui regroupe brasseurs et brasseurs amateurs dans un bel esprit d'amûûr du prochain assez chargé en glucose) ont poussé l'exercice très loin avec leurs directives respectives (beer style guidelines, à consulter respectivement ici et ici) qui dénombrent des dizaines de styles clairement définis, y compris dans leur limites en densité avant et après fermentation, en taux d'alcool (en % par volume), unités de couleur (en SRM, une version affinée des degrés Lovibond, là où en Europe, c'est l'échelle EBC qui s'applique...) et unités d'amertume (en IBU).
Cette approche systématique et très détaillée semble a première vue devoir faire autorité, vu qu'il n'y a pas plus détaillé, ni de système aussi cohérent en apparence. Ce d'autant plus que les esprits humains dans leur énorme majorité ont horriblement peur du vide, des paradoxes et des espaces d'incertitude sur le plan intellectuel, et ont donc tendance à se cramponner désespérément au premier point de référence qu'on leur présente, pour ensuite le défendre avec d'autant plus de sauvagerie qu'ils ont submergés par les subtilités de l'océan de connaissance dans lequel ils tentent désespérément de surnager...

On voit donc de plus en plus d'amateurs de bière et de brasseurs amateurs agiter les directives du BJCP de manière péremptoire pour mettre fin à toute forme de contestation des énormités qu'ils avancent sur tel ou tel point, par exemple lorsqu'ils assassinent une bière "qui n'est pas conforme au style".
Ces braves gens sont souvent d'autant plus agressifs qu'on leur présente des contre-arguments ou des contre-exemples s'appuyant sur une expérience de première main des bières en question, dans leur région d'origine, et qu'on relève les limites évidentes de la systématique. (Je trouve toujours ça flatteur, en fait, de se faire insulter par des esprits étriqués...)

Pourtant, ces braves gens, dans leur ferveur prosélyte - qui n'est pas sans me rappeler celle des chrétiens évangéliques fraîchement convertis, qui ont trouvé La Vérité et n'ont de cesse de l'imposer à toute personne croisant leur chemin... oui, je suis bel et bien en train de qualifier ce genre d'attitude de sectaire au sens premier du terme, si c'est la question ! - n'en sont pas moins dans l'erreur intellectuelle la plus totale, et l'hérésie à afficher devant pareil dogme devient un devoir sacré.

Je l'ai écrit plusieurs fois par ailleurs et je le répéte:

Prétendre appliquer les directives du BJCP - ou de la BA - au monde réel revient peu ou prou à prétendre gérer une société immobilière en appliquant les règles du Monopoly.


Parce que c'est bien de cela qu'il s'agit, et certains responsables du BJCP le rappellent eux-mêmes: ces typologies très poussées sont des règles de concours, et rien de plus !

Elles ont été créées dans un but unique : unifier les critères de jugement dans les concours, qu'il s'agisse de brassage amateur ou de concours professionnels, et le faire de telle manière que les différentes catégories ne rassemblent pas trop de bières en concours pour pouvoir être évaluées par un seul groupe de juges, afin d'assurer une cohérence aussi correcte que possible.
Ce besoin de maintenir de petites cases explique que les stouts et les porters, fondamentalement un seul courant relativement mouvant de bières noires de fermentation haute de tradition britannique, s'y trouvent subdivisés en 5 ou 6 classes de stout et au moins deux de porter - les dénominations de ces dernières, Brown Porter et Robust Porter ne suscitant que dérision et remarques obliques ou acerbes côté britannique, vu qu'elle ne correspondent à aucune réalité, ni actuelle, ni historique.
Dans le même ordre d'idée, les directives du BJCP divisent les Altbiere en un courant "nord" et un courant "sud", le premier étant de fermentation basse, et le second de fermentation haute (avec une garde en basse, bien sûr). Si cette dernière distinction est défendable, elle ne coincide cependant absolument pas avec des zones de production clairement définies géographiquement sur un axe nord-sud !

En outre, les directives du BJCP et de la BA, bien qu'elles soient révisées régulièrement - et clairement en progrès sur ce plan-là - est qu'elles ont été écrites aux Etats-Unis, par des Etasuniens. Pas de problème en ce qui concerne les types de bières typiques de là-bas, mais quand on arrive aux styles européens, allemands ou britanniques en particulier, ça n'a plus qu'un rapport très lointain avec la réalité.
La raison en est que les auteurs de ces directives n'ont en bonne partie jamais passé l'Atlantique, et se basent donc sur ce qui est disponible sur le marché étasunien, qu'il s'agisse de bières importées - généralement en bouteille, pas toujours au meilleur de leur forme vu le voyage, et très différentes des versions non pasteurisées en fût qui représentent clairement l'étalon pour une pilsner allemande ou une bitter anglaise - ou des interprétations de styles européens par des micro-brasseries étasuniennes - interprétations elles-mêmes généralement basées sur les bières d'importation disponibles aux Etats-Unis... et ce que la brasseur a pu en lire dans les directives du BJCP ou de la BA, question que le crotale se morde un peu la queue, y'a pas de raison !

C'est ainsi que l'on arrive à des abominations telles que l'ESB ou Extra Special Bitter, vu aux Etats-Unis comme un style typiquement britannique, alors qu'il n'y a qu'une seule ESB en Grande-Bretagne, celle de Fullers, mais qu'elle a engendré des dizaines de copies plus ou moins inspirées outre-Atlantique...

Alors quoi ? On les jette aux orties, ces typologies de styles de bière ?

On n'en est pas encore là, parce que leur intérêt tant pour l'évaluation en concours qu'à titre indicatif - avec la saine distance critique nécessaire ! - est indéniable.

A titre purement personnel, après avoir lu les écrits issus des recherches historiques de gens comme Ron Pattinson ou Martyn Cornell, qui s'efforcent de remonter aux documents contemporains, je préfère de plus en plus en plus en plus parler de dénominations ou d'appellations plutôt que de styles, et de familles. Des familles ou des courants, flous et mouvants regroupant diverses dénominations parentes les unes des autres, aux limites nécessairement imprécises, et tenant compte de l'inévitable évolution de la législation, des ingrédients, des techniques et des usages au cours des siècles.

Au bout du compte, le besoin fondamental du consommateur - ou de la consommatrice - est d'avoir une idée approximative de ce qu'il - ou elle - va trouver dans le verre en termes de couleur, de goût, de fruité, de douceur, d'amertume ou d'acidité, simplement en lisant la dénomination sur l'étiquette.

Ensuite, il faut simplement garder à l'esprit que cette dénomination a été déterminée par un brasseur, à savoir un être humain. Et que l'espèce humaine est caractérisée par ses paradoxes, ses interprétations individuelles et divergentes, des cultures mutiples et variées, donc que le contenu peut être différent des attentes... en bien ou en mal !
(Ceci dit, quand la dénomination sur l'étiquette n'a pas été décidée par un brasseur, mais par un professionel du marketing qui n'entretient qu'un rapport très distant avec la bière, c'est autre chose... au risque de me répéter : la bière, il y a ceux qui la brassent et ceux qui la vendent !)

Bref, ce tableau périodique des styles de bière doit être pris pour ce qu'il est : un gag à l'égard du côté geek, limite autiste, de nombreux amateurs de bière. Il est exclu de le prendre au sérieux ou de l'appliquer dans la réalité.
Quoique d'aucuns vont sans doute essayer. Et à ce titre, il constitue très certainement un très efficace détecteur d'esprits fourvoyés dans un littéralisme mal placé.
C'est déjà ça de pris.

mercredi 16 décembre 2009

Nowëlll, Nowëlll, choli Nowëlll...

L'avantage des systèmes de veille Internet, même les plus spartiates, c'est que, tels les marées, leur ressac ramène des épaves et autres débris flottants à la surface du Grand Cyberfoutoir Planétaire. Et que quelquefois ces débris flottants donnent une étrange impression de déjà vu...

Quand j'ai aperçu ceci parmi les remous et l'écume, sur le site AuFéminin.ch (tout un programme, déjà), ces assertions foireuses sur la prétendue origine norvégienne des bières de Noël, avec une recette signée Sonia Ezgulian, ça sentait fortement le recyclage, et le texte d'origine n'était pas très loin sous la surface, à savoir sur l'Alsace.fr daté du 26 novembre, manifestement un copier-coller d'un dossier de presse où la source est indiquée : Brasseurs de France, l'association professionnelle des brasseries françaises.
(Ben oui, il n'y a qu'eux pour écrire systématiquement "Brasseur" avec une majuscule...)

Bon, le recyclage c'est une chose, mais le traitement "presse féminine" est assez édifiant, avec un texte abrégé et trfufé de fuates de frpape, sous un titre au jeu de mots bien poussif - "ça mousse avec la bière de Noël", quelle originalité! ça mérite citation, tellement c'est bô :
Le saviez-vous ?
La bière de Noël est née en Norvège où elle se dégustait en  hommage aux dieux lors de la feête de Juol (fête vikin qui célèbre le solcstice d'hiver). Au Moyen-Age, la période de Noël était un temps fort du calendrier brassicole dans les abbayes om l'on fabriquait la mielleure bière de l'année. La tradition s'est étendue aux Brasseursqui , à la vaille des fêtes de fin d'année, offraient la Bière de Noël à leur personnel  et à leurs meilleurs clients. Aujourd'hui, les Brasseurs, fidèles à cette tradition de Noël, proposent chaque année une bière riche en goût, fruitée et moelleuse, portant en elle savoir-faire et générosité.


En outre, des quatre recettes contenues à l'origine dans le topo des Brasseurs de France, on ne garde que celle qui ne contient pas de bière comme ingrédient, et on ajoute un petit sondage au-dessous, qui pose une question vitale: "Avez-vous déjà goûté la Bière de Noël ?"

Euuuh, laquelle, de bière de Noël, en fait ? ben oui, il y en a des dizaines... et si en France et en Belgique, la tendance est aux ambrées et brunes sirupeuses blindées d'épices, dans la tradition allemande, il n'y a pas d'épices, et les gammes de bières de Noël britanniques et scandinaves ratissent encore plus large, et on y assiste à une certaine lassitude face aux soupes d'épices pour "faire Noël".

Bref, on est une fois de plus dans le superficiel prédigéré parce que ça s'adresse à un public féminin... le dossier de presse des Brasseurs de France, s'inscrivant dans une approche culinaire, s'adressait déjà à priori à un public féminin (la mythique ménagère de moins de 50 ans chère à TF1), mais il était apparemment encore trop compliqué pour la capacité d'attention du public-cible.

Ceci dit, bien qu'allant dans un sens éminemment intéressant, c'est -à-dire de redonner à la bière ses lettres de noblesse à table, cet historique des bières de Noël des Brasseurs de France est ne merveille de langue de bois et de demi-vérités. Je cite:
Elle est née en Norvège, où elle se dégustait en hommage aux dieux lors de la fête de Jol (fête viking qui célèbre le solstice d'hiver). La mythologie voudrait qu'Odin, dieu de la Guerre et de la Poésie, ait livré les secrets de fabrication de ce breuvage légendaire aux hommes. 
 Cette origine norvégienne de la bière de Noël est éminemment douteuse sur le plan historique. Premièrement parce qu'elle implique que la bière de Noël a été inventée à un endroit puis s'est répandue de là vers le reste du monde. Il est en fait beaucoup plus probable que cette habitude de faire des brassins spéciaux pour les fêtes soit née de manière indépendante dans diverse régions du Nord de l'Europe.
En outre, la Scandinavie ayant été christianisée après les Îles Britanniques et le continent, il est très peu probable que la bière de Noël y ait été "inventée". Des bières pour les festivités liées au solstice d'hiver, il y en avait certainement, mais une population non christianisée qui soi-disant produirait une bière pour une fête chrétienne, là, j'ai de la peine à suivre côté logique...

Mais bon, la Norvège, du point de vue marketing, associé à Noël, c'est très vendeur, même si ça implique de se référer à une mythologie païenne. Et on s'en fiche, de la fête chrétienne, il s'agit probablement ici de se réclamer d'une prétendue authenticité pré-chrétienne - ancrée dans de jolis clichés rousseauisants de bons sauvages vikings vivant en harmonie avec la nature - pour mieux toucher les bobos.


Quoiqu'il en soit, si on lit ça sans débrancher préalablement son esprit critique, ça ne peut que paraître grotesque.

Continuons :
Au Moyen Age, la période de Noël était un temps fort du calendrier brassicole dans les abbayes, où l'on fabriquait la meilleure bière de l'année. Les premiers froids de l’automne assuraient les conditions d’un brassage idéal. 
 Et hop, on glisse en douce les mythiques brasseries des abbayes médiévales.. Implicitement, on la ramène avec la prétendue filiation directe des bières d'abbaye commerciales actuelles avec les bières médiévales des monastères. Filiation que l'on sait relever du plus pur folklore commercial.
Ensuite, la simultanéité implicite entre "période de Noël" et "premiers froids de l'automne", s'il correspond bien aux pratiques commerciales actuelles, me semble très douteux dans un contexte médiéval.
Puis la tradition s’est étendue aux Brasseurs qui, à la veille des fêtes de fin d’année, offraient la Bière de Noël à leur personnel et à leurs meilleurs clients. Les Brasseurs, fidèles à cette tradition de Noël, proposent chaque année une bière riche en goût, fruitée, moelleuse, portant en elle savoir-faire et générosité.
Alors ça, c'est le joyau de la couronne, le brin de houx sur le christmas pudding. On laisse entendre à Gérard Lambda, celui qui achète son pack de Kroneken de Noël chez Carouf', que quelque part, il fait partie, par cet achat des "meilleurs clients" de la brasserie, et que la brasserie lui fait ce cadeau pour son petit Nowëlll...

Et le pire, c'est que ça marche. Gérard Lambda va en acheter, de la bière de Noël. Et un paquet.

Va-t-il vraiment la servir à Noël, par contre ? et Ginette Lambda va-t-elle cuisiner avec ? Allez, on peut rêver...

mercredi 9 décembre 2009

Oignons farcis à la mode de Bamberg

Bamberg, Franconie, au coin nord-ouest de la Bavière, soit en plein cœur de l'Allemagne, est surtout connue des amateurs de bières pour ses bières fumées.
Enfin, on connaît en général la Märzen de chez Schlenkerla, mais on ignore que cette brasserie (Heller Trum / Schlenkerla) fait d'autres bières fumées, et qu'une autre brasserie, Merz / Spezial produit aussi des bières fumées, plus subtiles et équilibrées que l'assaut frontal sur les papilles des Schlenkerla...
Mais ce ne sont que deux des neuf brasseries que compte cette ville de 70'000 habitants, et la diversité des bières disponibles y est très large : Helles, Pils, Dunkles, Märzen, Weizen... et l'Ungespundetes, lager blonde primeur, non filtrée, subtile, complexe et délicate...
On ignore enfin qu'il y a deux grandes malteries à Bamberg, dont Weyermann, fournisseur privilégié de nombre de microbrasseries sous nos latitudes, ainsi que le fabricant de systèmes de brassage Kaspar Schulz.

Alors, un paradis pour l'amateur de bière, Bamberg ? Oui et non... Purement en ce qui concerne le choix et la qualité des bières locales, pas de doute, c'est difficile de trouver mieux en Allemagne, loin devant les grandes villes du sud comme Stuttgart ou Munich.
Le cadre est franchement beau, le centre ville baroque ayant été préservé des destructions de la Seconde guerre mondiale - contrairement à sa voisine Schweinfurt, bombardée une quinzaine de fois, dont trois raids massifs, par l'USAAF pour y tenter d'y détruire quatre usines de roulements à billes.
Le problème, après quelques jours, est que Bamberg est un peu un pays de nain de jardin, coquet, propret, meugnon tout plein, mais dans le fond kitschissime (les touristes Yanquis adorent...), vivant dans un passé idéalisé dont l'existence réelle est très discutable et d'un conservatisme en soi admirable côté traditions, mais confinant à la sclérose et à la coupure du monde extérieur...
Bref, après quelques jours, le visiteur estranger, surtout si c'est un animal urbain, risque de saturer gravement.

On trouvera sur le Grand Cyberfoutoir quelques guides pour le touriste brassicole à Bamberg - par exemple ici, ici, et en anglais, et ici en allemand- et l'endroit vaut bien qu'on s'y arrête un jour ou deux.

Ah, et ce n'est pas une destination recommandable pour les végétariens, la cuisine bavaroise étant ce qu'elle est : du cochon, du cochon, du cochon, et un peu de porc pour pousser... D'ailleurs en voici un exemple, relevé en son temps sur le site www.bierstadt.de, et traduit par mes soins :



Bamberger Bierzwiebeln
Pour 4 personnes :

4 gros oignons-légume épluchés
400g de viande hachée mélangée
2 oeufs
1 à 2 petits pains mis à tremper.
½ botte de persil haché
un peu d'ail selon goût
sel; poivre; marjolaine, muscade
un zeste de citron
4 tranches fines de lard fumé maigre
0,5l de bière : à choix
Rauchbier (fumée), Märzen, Dunkles (lager brune) ou Kellerbier (Zwickelbier)
0,4l de bouillon de viande

Couper la racine des oignons de manière à ce qu'ils tiennent debout, enlever un couvercle sur le dessus.
Evider les oignons, saler, poivrer.
Si l'on veut, on peut affiner la viande hâchée avec l'intérieur haché des oignons.
Ajouter à la viande hachée la muscade, le zeste de citron, le persil haché, les deux œufs et le petit pain trempé, et remplir les oignons de ce mélange.
Placer les oignons et le bouillon dans un plat allant au four
Faire cuire 75 minutes dans le four préchauffé à 180°.
En fin de cuisson, verser la bière dans le plat et laisser réduire un peu au four.
Passer la sauce, la lier à la fécule, corriger l'assaisonnement, ajouter éventuellement une giclée de crème.
Dresser les oignons, verser la sauce dessus, et placer sur chacun d'eux une des tranches de lard fumé que l'on aura fait rôtir entretemps (ou, en remplacement, une demi-saucisse genre schublig)
Servir avec de la purée de pommes de terre, des pommes de terres sautées ou simplement une tranche de pain complet.


vendredi 4 décembre 2009

Langue de bois

Il y a des jours où j'ai l'impression que je ne comprends pas ma langue maternelle.
Par exemple hier soir en lisant ceci sous l'intitulé "C'est quoi une bonne bière ?" sur le site de "L'Hôtellerie-Restauration".


Superbe tranche de langue de bois pour faire comprendre aux cadres de l'HoReCa outre-Jura que ça serait le moment d'arrêter de saloper le service de la bière et de se soucier un petit peu de qualité, des fois que la clientèle finisse par aller voir ailleurs.

Traduit en franco-mercatique, ça donne par exemple :
"Proposer une bonne bière, c’est une solution commerciale qui répond aux exigences des amateurs et permet de s’adresser correctement à de nouvelles clientèles."
Mais on y lit aussi :
 "Une bonne bière n’est pas forcément un produit cher où à la typicité marquée. On le sait aujourd’hui et quel que soit le produit ou le type de produit, c’est la qualité qui doit être au rendez-vous."
 Allez, il faut valoriser le service, mettre du décorum, et peu importe que la bière goûte l'eau... serait-ce l'ombre des multinationales pourvoyeuses de blonde de masse insipide qui se profile dans le fond, hmmm ?

Tiens, quand je lis des trucs pareil, moi, ça me fiche mal au turban.

jeudi 3 décembre 2009

La mienne est plus forte que la tienne !


Je vous avais dit qu'on reparlerait de BrewDog...

Le 26 novembre, la microbrasserie écossaise BrewDog ont annoncé la sortie d'une nouvelle bière, baptisée Tactical Nuclear Penguin (ahem... "Pingouin nucléaire tactique"... une allusion au fameux "Exploding penguin sketch" des Monty Python, peut-être ?), avec une bonne dose de provocation, pour changer, vu que ce petit monstre affiche 32% d'alcool par volume.

Ce qui a immédiatement provoqué l'ire d'Alcohol Focus Scotland, sur le mode "nous voulons savoir pourquoi des brasseurs voudraient-ils brasser quelque chose qui est presque aussi fort qu'un whisky ?"

Mais parce qu'ils en ont la possibilité technique et légale, simplement !

A £30 (oui, trente livres sterling, soit plus de cinquante francs suisses) la bouteille de 330ml, avec deux points de vente annoncés en Grande-Bretagne, la Tactical Nuclear Penguin ne s'adresse pas vraiment au poivrot de base ni aux jeunes mâles en quête d'une cuite avantageuse, vu qu'elle est beaucoup plus chère que de la vodka de grande surface.


Le grand guignol habituel, quoi, avec un certain arrière-goût de déjà vu, comme un écho de l'affaire Tokyo* de l'été dernier.
 A ceci près - probablement suite à la polémique sur la Tokyo* l'été dernier - que l'étiquette porte apparement une petite mise en garde qui dit :   
Ceci est une bière exrtrêmement forte, elle devrait être dégustée en petites portions et avec un air de nonchalance aristocratique. Exactement de la même manière dont vous dégusteriez un bon whisky, un album de Frank Zappa ou la visite d'une fantôme amical mais anxieux.

(Dans le texte : This is an extremely strong beer, it should be enjoyed in small servings and with an air of aristocratic nonchalance. In exactly the same manner that you would enjoy a fine whisky, a Frank Zappa album or a visit from a friendly yet anxious ghost.)
Une autre petite surprise est que ça a dérapé en concours international de b*tes entre brasseurs adulescents, BrewDog n'étant pas totalement seuls sur le terrain des taux d'alcool extrêmes: Les précédents détenteurs du record, la brasserie allemande Schorschbräu, qui culminaient avec un Schorschbock à 31%, ont annoncé aussi sec la sortie d'une version à 39,44% pour début 2010. La mienne est plus forte que la tienne, et mon brassin il est plus fort que le tien...

Voilà voilà...mais comme l'a très justement proposé d'entrée Pete Brown : peut-on parler de la bière ?

Deux questions s'imposent : est-ce encore de la bière ? Et est-ce buvable ?

Sur la question de la nature brassicole du produit, on lit tout et n'importe quoi sur le web ces derniers jours, ça aligne les arguments foireux dans les coins sans forcément avoir bien compris de quoi il retourne...


Mon avis personnel tout bien considèré est que c'est bien de la bière. A savoir une boisson fermentée à base de céréales (parfaitement, j'inclus le saké, la chicha et le dolo dans le concept de bière, et tant pis pour ceusses à qui cela déplaît !).

Il est effectivement difficile de dépasser les 15% uniquement par fermentation, des cas isolés parvenant, avec des levures à champagne à des 17, 20 voire 23%, mais les levures finissent toujours par cesser de travailler sous l'effet de trop d'alcool... Un processus particulier est nécessaire.

La Tactical Nuclear Penguin, tout comme les Schorschbock à 31 et 39 %, est obtenue à la manière d'une Eisbock, à savoir par congélation.
L'eau gèle avant l'éthanol, donc si on retire la glace, on enlève avant tout de l'eau (accompagné d'un peu d'alcool et de solides, en particulier des protéines, issus du malt et du houblon), donc au final on augmente la proportion d'alcool dans le liquide restant.

Le terme correct  pour ce genre de procédure est apparemment fractionnement par congélation (freeze fractioning). Certains parlent de distillation par congélation (freeze distillation), ce qui est certes un terme courant, mais engendre la confusion dans les esprits. On trouve du coup sur le Grand Cyberfoutoir nombre de commentateurs peu avisés qui se cramponnent au mantra "c'est une distillation donc c'est plus de la bière..."

Sauf que non, c'est pas une distillation à proprement parler, et surtout, c'est pas là la question.

La question est la présence des solides issus du malt et du houblon dans le produit fini.

Quand on extrait l'alcool d'une fermentation de malt en vue de le garder, en jetant le liquide restant, qui contient l'extrait sec issu du malt et du houblon, le produit fini n'est effectivement pas de la bière, mais un distillat, débarrassé de ses solides.

Quand on retire par congélation ce qui est essentiellement de l'eau d'une bière afin de la concentrer, le liquide qu'on garde, cette bière "concentrée" contient toujours l'essentiel des solides issus du malt et du houblon. C'est donc une bière.
Par analogie, on relèvera que quand on extrait, par distillation sous vide, l'alcool d'une bière, dans le but de commercialiser ce liquide désalcoolisé, c'est bel et bien de bière sans alcool qu'on parle, parce que les solides du malt et du houblon y sont toujours présents.

Donc même en tenant compte du bidouillage par congélation, ces boissons-là sont bien des bières, et non des spiritueux.
(D'éventuelles limitations douanières ou législatives qui posent des limites supérieures en taux d'alcool à la notion de bière ne doivent pas non plus faire diversion ou autorité, leur objet étant fiscal, et non la nature effective du produit. C'est aussi l'objet, par exemple de la loi texane qui prévoit que toute bière de plus de 6% doit s'appeler ale, même si c'est une fermentation basse.)

Ensuite, est-ce buvable, une Tactical Nuclear Penguin à 32% ou une Schorschbock à 31%. Ne les ayant pas - encore - goûtées, je ne peux pas me prononcer de manière définitive, mais j'ai quelques pistes...

La première est d'avoir au l'occasion de déguster la Schorschbock dans sa version à 16%, et la BrewDog Tokyo* à 18,2%
A ce genre de densité, la Schorschbock fait l'effet d'un sirop de malt caramélisé, huileux, avec une amertume poisseuse, un peu métallique. L'impression générale est une grande lourdeur. La Tokyo*, par contre, bien que l'alcool y soit très évident, est nettement moins épaisse, et joue sur divers registres pour trouver un semblant d'équilibre.
L'avantage, sur le papier, irait donc à BrewDog.

La deuxième piste est une dégustation il y a 18 mois de la Samuel Adams Utopias - dont un nouveau lot vient d'être mis sur le marché.

Hors de prix, vendue dans une bouteille d'un kitsch particulièrement appuyé, dopée jusqu'aux yeux (27%) à coups de sirop d'érable, plate, et huileuse, l'Utopias se pose sur le registre des liqueurs et vins de dessert. Son gros problème est un alcool très agressif, omniprésent, qui couvre le caractère complexe de l'ensemble.
C'est particulièrement criant si on la compare avec une Xyauyù de la brasserie Baladin, qui, dans un registre similaire, n'affiche que 13% d'alcool et une complexité bluffante quelque part entre le porto et le rhum ...

Donc au bout du compte, ce sont à mon humble avis les taux d'alcool affichés qui risquent de vouer ces bières à l'échec sur le plan organoleptique.  

Moralité : Wait and see...

PS: cerise sur le gâteau, The Independent annonce aujourd'hui que la plainte déposée auprès du Portman Group par Alcohol Focus Scotland et "un membre du public" - qui n'est autre qu'un des deux fondateurs de  BrewDog - concernant la Tokyo* et son couplet marketing a été partiellement approuvée par le Portman Group.
Ce dernier va faire passer une alerte dans le commerce de détail sommant les détaillant de cesser la vente jusqu'à modification du marketing du produit. Tout détaillant passant outre peut faire l'objet d'une plainte et risque un retrait de licence.
Il est maintenant probable que de discrètes négociation aient lieu pour chercher un accord entre les parties...

dimanche 29 novembre 2009

Rare cher et bon...

Y'en a tant qu'il y en a...

Dans le genre rare, relativement cher, mais absolument excellent, mon pourvoyeur local en bières spéciales, Bier-Bienne, a réussi à obtenir de la Yorkshire Stingo de la brasserie Samuel Smith.

Le brasserie Samuel Smith, établie à Tadcaster, au nord du Yorkshire, lieu connu pour la dureté de ses eaux sulfatées, est une espèce d'OVNI dans le milieu brassicole britannique. Entreprise de tradition, en actionnariat familial, Samuel Smith semblent systématiquement prendre le contrepied des pratiques de vente dominantes. Samuel Smith ne se rendent pas aux différents festivals de bière.
Samuel Smith n'ont pas de site web. Leur présence sur le web se limite au site de leur distributeur étasunien.
Samuel Smith ont retiré il y a quelques années leur nom et leur logo de l'extérieur de leurs pubs.
Samuel Smith ne vendent que leurs propres produits dans leurs pubs.
Samuel Smith appliquent des tarifs très bas (la pinte de bitter dans leurs pubs londoniens coûte toujours moins de £ 2.00, dans des quartiers où la moyenne se situe entre £ 3.00 et 3.50)
Samuel Smith n'ont jamais cessé de livrer de la bitter en fûts de chêne dans une partie de leurs pubs. Cette bitter présente une petite touche de vanille et d'acidité venant du bois.

Cette expérience avec les fûts de chêne leur a permis de fournir une cuvée limitée tout à fait remarquable à leur importateur étasunien, vu que ce genre de chose est à la mode là-bas...
La Yorkshire Stingo est une fermentation haute à 8%, rousse, avec le fruité de fruits à pépins typique et l'atténuation assez prononcée (= peu de sucres résiduels) des produits Samuel Smith, sur une base maltée assez solide virant au raisins secs, à la mélasse, avec ce qu'il faut d'amertume pour équilibrer, et une touche d'acidité et le caractère acquis durant l'année passée en fût: vanille, écurie, bois...
Bref, pour 8%, c'est éminemment riche, chaleureux et complexe, mais absolument pas lourd ou épais comme la plupart des bières belges ou allemandes à ce genre de densité. Une belle bière d'hiver, quoi, et une bière qui saura se tenir à table à Noël...
Et comme c'est refermenté en bouteille, vu la force alcoolique, le pronostic de garde en cave sur trois-quatre ans est plutôt bon.

Au Bier-Bienne, y en a 20 caisses de 12 bouteilles (550 ml) - sur une cuvée de 2'000 caisses - et c'est tout.
Vu que l'importateur s'est dégonflé devant le prix, il n'y aura pas de distribution dans d'autres points de vente en Suisse...
Le coût n'est pas négligeable à Frs. 7.80 pour 550ml, mais reste tout à fait raisonnable pour ce genre de bière très particulière. ça reste dans les prix d'un vin rouge décent.

Fin du spécial copinage. Merci de votre attention.

dimanche 22 novembre 2009

On attend quoi ?

Hein, on attend quoi pour implanter ça chez nous aussi ?



Au Danemark, à la porte, sur la devanture de tout établissement public servant à boire ou à manger, bar, restaurant, café, fastefoude, sandouicherie, kebabodrome ou cabane à pølser (hot-dogs), on trouve, bien en vue, et c'est une obligation légale, cette feuille jaune et verte.

Il s'agit juste du dernier rapport de contrôle inopiné du service d'hygiène, dans son intégralité.
Pour qu'il n'y ait pas besoin de le lire, il est résumé par un smiley dans le rectangle blanc en haut à droite. Les trois autres smileys au-dessous sont un rappel des trois contrôles précédents. On peut donc jauger instantanément la fiabilité de l'établissement en termes de santé publique, propreté, respect de la chaîne du froid, installations appropriées, etc.

Les établissments qui ont passé brillamment les quatre derniers contrôles, et les contrôles des douze derniers mois reçoivent un macaron "Elite" pour qu'ils puissent clairement marquer le coup.


Bref, c'est vraiment la société danoise dans toute sa transparence, il est considéré comme d'intérêt public de pouvoir s'informer sur les endroits où l'on mange hors de chez soi, tant devant la porte de l'établissement que chez soi, sur Internet, où tous les rapports sont publiés sur un site ad hoc.

Apparemment, l'entrée en vigueur de ce système en 2002 aurait bel et bien provoqué la disparition de quelques bouibouis douteux, mais moins qu'attendu à l'origine. Et le coup de pied dans la fourmillière de l'HoReCa danois a bel et bien eu plus d'effets positifs que négatifs, renforçant au passage la confiance des consommateurs à l'égard des cafés et restaurants. Bref, tout le monde y a gagné, l'autorité de santé publique, les consommateurs et même les tenanciers d'établissements.

Alors... on attend quoi ?

On attend quoi pour adopter nous aussi ce système terriblement pragmatique ?

Vu la tradition légendaire de notre cher OFSP dans le domaine des tergiversations  quel sera le premier canton Suisse à avoir un chimiste cantonal assez tenace pour faire passer une législation allant dans ce sens, malgré une résistance aussi prévisible que fondamentalement difficilement justifiable - à moins qu'ils tiennent vraiment à nous donner l'impression que la santé de leurs clients leur est égale - de la part de GastroSuisse et consorts ?...

En Allemagne en tout cas, ils ont déjà commencé à y penser ...
Des systèmes sur une base volontaire ont été mis en place ces dernières années à Pankow, près de Berlin, et en Nord-Rhénanie-Westphalie. Ces systèmes sont cependant considérés tant par les autorités que par des organisations comme Foodwatch comme non satisfaisants, donc un mouvement se dessine vers un système contraignant à la danoise.
Un sondage commandité par Foodwatch montrerait d'ailleurs qu'une écrasante majorité des Allemands y serait favorable: 85 % en faveur d'un système contraignant, et 87% en faveur d'un affichage basé sur des smileys...

Pour mémoire, les systèmes volontaires d'autorégulation sont typiquement ce que tous les secteurs économiques essaient de nous vendre en Suisse quand on parle de renforcer la législation de protection des consommateurs.
Et le constat est là, en Allemagne : ça marche pas. Et qu'on ne vienne pas nous dire que intrinsèquement les cuisines de restaurants suisses sont plus propres que les cuisines de restaurant allemandes. Le coup de la Suisse peuple élu des dieux voué à la supériorité sur ses voisins, désolé, on nous l'a déjà fait, et plus personne n'y croit, à part quelques obsédés du nain de jardin aux idées brunes, qui font peut-être du bruit, mais n'en demeurent pas moins fortement minoritaires...

jeudi 19 novembre 2009

Jusqu'où aller trop loin...

Ces derniers jours, la blogosphère britannique bruisse d'une question : "BrewDog ont-ils fini par vraiment aller trop loin ?"

Il faut dire que leur dernière provoc' en date est particulièrement carabinée : la microbrasserie écossaise a annoncé que la plainte contre elle contre elle en août dernier auprès du Portman Group avait été déposée ...par eux-mêmes!


Mais il faut peut-être expliquer le contexte, parce que c'est une longue histoire...

BrewDog est une microbrasserie écossaise fondée fin 2006 à Fraserburgh, dans l'Aberdeenshire, près du coin nord-est de l'Ecosse. En fait de microbrasserie, c'est en fait déjà une assez grosse affaire avec une production annoncée de 120'000 bouteilles (de 33cl) par mois pour l'exportation, donc quelque chose de l'ordre de 4'800 hectolitres par an, auxquels il faut ajouter les bouteilles pour le Royaume-Uni et la petite quantité distribuée en fût.
Les deux fondateurs, James Watt et Martin Dickie on rapidement fait parler d'eux en se positionnant en rupture par rapport au marché britannique.

Rupture sur les styles de bières, en suivant franchement la voie tracée par les microbrasseries étasuniennes : des IPAs et Double IPAs à 6 ou 9% d'alcool, avec des houblonnages très massifs faisant appel aux variétés nord-américaines, des stouts à 9% vieillies en fûts de whisky d'Islay, IPA à 9% vieillie en fût à bord d'un chalutier...
Tout ce genre de choses dans l'air du temps des bières "extrêmes".
Et les produits sont bons, si l'on fait abstraction du petit arrière-goût métallique qu'on trouve parfois dans les bières plus légères de la gamme...

Rupture de par le format : là où les bières traditionnelles de fermentation hautes sont en général vendues en bouteilles de 500ml, les 330 ml étant réservées aux grande marques de lagers blondes de masse pour jeunes encravatés urbains, BrewDog ont depuis le début embouteillé en 330ml uniquement.
Et les étiquettes sont aussi en rupture, avec un graphisme contemporain assez minimaliste, mais identifiable immédiatement , là où le secteur joue pour l'essentiel sur la tradition.

Rupture enfin par le ton de leur communication. Qu'il s'agisse des étiquettes, des descriptions de leurs bières ou de leurs communiqués de presse, BrewDog sont les sales gamins autoproclamés du monde brassicole britannique. La provoc' est une seconde nature, ils en usent et en abusent.

L'étiquette de leur Punk IPA, par exemple, nous explique qu'on ferait mieux de reposer cette bouteille immédiatement, parce qu'on ne l'aimera de toute manière pas, qu'on n'est pas assez sophistiqués pour ça. Après avoir lu ça, personne ne va reposer la bouteille au linéaire, c'est clair. Et c'est d''ailleurs un pompage de la communication de Stone Brewing aux USA.

Très vite, cette agitation a attiré l'attention du Portman Group, le gendarme d'autorégulation de l'industrie britannique de l'alcool.
Le Portman Group est un gendarme critiqué pour sa tartufferie, tel le braconnier se proclamant garde-chasse. Tartufferie qu'il a démontré en cherchant noise à des microbrasseries en raison du nom de leurs bières, par exemple la Skullsplitter d'Orkney Brewery, sous prétexte d'incitation à la violence, et cela plus de 10 ans après sa mise sur le marché, alors que rien n'était fait pour freiner la promotion à un jeune public des alcopops produits par les principaux membres dudit gendarme de la gnôle...
Il faut cependant reconnaître que le Portman Group joue parfois aussi un rôle de défense contre l'hystérie anti-alcool des milieux de la "prévention", donc le politiquement correct confine trop souvent à la c*nnerie pure et simple.

On citera en particulier la plainte auprès du Portman Group déposée par Alcohol Concern - une instance financée par le gouvernement britannique - contre l'étiquette de la Dorothy Goodbody Wholesome Stout de la brasserie de Wye Valley, sous prétexte que ladite Dorothy, pin-up délicieusement rétro, ne porterait soi-disant pas de culotte (cf. à droite, cliquer pour agrandir et se dire que... oui, y'a des malades qui s'ignorent!). Cette plainte avait été rejetée, comme ne constituant pas une violation du code de conduite de la branche.

Enfin bref, le Portman Group ont aligné les procédures d'examen contre les étiquettes de BrewDog à fin 2008... dans le détail :

- la Punk IPA étant décrite comme "une bière agressive", le panel du Portman Group a considéré que le qualificatif risquait surtout de s'appliquer aux consommateurs de cette bière, donc incitation à la violence. (ben voyons, avec la dose de houblon bien sédatif qu'il y a dedans...)

- l'HopRocker était décrite de manière ironique comme un "aliment nourrissant" duquel "il y avait encore de la magie à extraire".  Ce qui a été interprété par le panel comme impliquant que la bière en question pouvait amélorer les capacités physiques et mentales.

- La RipTide, décrite comme une "stout tordue et sans merci", a aussi été jugée comme une incitation aux comportements antisociaux.

Ces trois-là ont été de fait rejetées après procédure.


Mais dans une autre procédure, la Speedball, bière rousse à 8% à la guarana a bel et bien été condamnée et BrewDog de fait contraints de la retirer, le terme désignant aussi un mélange d'héroïne et de cocaïne.

Quand en juin dernier, BrewDog ont mis sur le marché la Tokyo*, une version gonflée de leur stout impériale à 12% Tokyo et titrant 18,2% d'alcool, la montée aux barricades a été générale.
D'un côté, des organisation de "prévention" en particulier Alcohol Focus Scotland, dénonçant une incitation à l'abus d'alcool qui allait nécessairement faire des ravages parmi la jeunesse du pays et montrait une attitude irresponsable.

De l'autre nombre de journalistes brassicoles comme l'excellent Pete Brown relevant que la Tokyo* est une bière noire très épaisse, un liquide qu'il est exclu de boire de manière compulsive (en ayant eu une bouteille courtesy of The Legendary Melissa Cole, je confirme : très buvable pour une densité pareille de mon point de vue de dégustateur fait au feu, mais de nature à faire fuir le buveur de base vu son épaisseur et son intensité) était vendue dans une poignée de boutiques spécialisées, qu'elle coûtait £9.99 (dans les 18.- Frs.) la bouteille de 33 cl, ce qui la rendait invendable au buveur moyen.
Pete Brown a poussé le raisonnement plus avant, en dressant une liste d'exemples prouvant qu'il y avait, dans les supermarchés britanniques, bien d'autres manières de se procurer une plus grande quantité d'alcool pur par livre sterling (jusqu'à 7,5 fois plus !), qu'il s'agisse de bières, de vins ou de spiritueux.


La chose avait pris une telle  ampleur que, jamais à cours de provoc', BrewDog ont commercialisé cet automne la Nanny State ("Etat-nounou", expression péjorative usuelle outre-Manche pour désigner les abus d'une administration paternaliste), une bière brune à 1,1% et... 225 unités internationales d'amertume
(aussi appelées IBU, soit des milligrammes de résine de houblon isomérisée par litre de bière: une lager blonde de masse tourne autour des 15 IBU. Mais dans le verre, tout ce houblon est apparemment plus aromatique que vraiment amer...)

Entretemps, la polémique autour de la Tokyo* avait aussi fait l'objet d'une plainte auprès du Portman Group, de la part d'Alcohol Focus Scotland et de "a member of the public". Plainte retenue pour violation du code de conduite de la branche. Les conséquences effectives sont difficiles à jauger, mais le Portman Group n'a pas les attributions pour prononcer une interdiction, et le résultat sera probablement de l'ordre de quelques difficultés supplémentaires de distribution pour BrewDog.

Et c'est là que BrewDog ont récemment craché le morceau : le "member of the public" était James Watt, un des deux fondateurs et patrons de la brasserie. Joli coup: on tire le tapis sous les pieds du gendarme...

L'idée était de discréditer le Portman Group en exposant son inutilité et sa tartufferie, et c'est probablement réussi. Faut pas être bien malin pour accepter une plainte provenant de la brasserie contre elle-même, ou - à supposer qu'elle l'ait été - pour accepter une plainte anonyme.. (Il semble que les règles de procédure du Portman Group prévoient que toute plainte doit être examinée, et c'est peut-être là le problème.)

Mais en même temps, que la brasserie admettre s'être livrée à une manipulation aussi énorme, destinée à employer le Portman Group comme caisse de résonance pour sa promotion commerciale, ça commence à être un peu plus douteux sur le plan déontologique, et surtout à mettre en doute sa crédibilité et sa bonne foi quand elle se présente en victime de l'acharnement des prohibitionnistes.
Le risque , aussi que les gens qui ont pris la parole pour défendre BrewDog dans leurs démêlées avec le Portman Group et consorts, se sentant manipulés, deviennent beaucoup plus circonspects à l'avenir et donc que la brasserie perde non seulement une caisse de résonnance importante sur le plan marketing, mais aussi le soutien d'une partie de ceux et celles qui l'ont défendue ces deux dernières années.

Pour ceux qui lisent l'anglais, le problème a été très bien posé par Pete Brown, suscitant un débat intéressant, incluant des réponses de James Watt...
Mais c'est absolument pas sûr que BrewDog se calment dans les prochains mois... à suivre !

lundi 16 novembre 2009

Molson M, achetez-en, ou ça se vendra pas !

Un bel exemple de marketing ben niaiseux, avec un petit merci à la horde du babillard Biéropholie qui ont balancé le morceau l'autre jour.

Là, ça nous vient du Canada, et ça bat des records.


Molson lance la Molson M, "La première lager microgazéifiée (TM)".

Dans le genre pseudo-scientifique ronflant, on est presque au niveau de classiques comme les liposomes actifs et les enzymes gloutons...
Et on emballe tout ça dans une vidéo promotionnelle grotesque à souhait à base de gros plans de la bouteille passée au brumisateur et d'effets de mise au point à deux cennes.
Molson ont-ils donc tellement rien à en dire qu'ils en sont réduits aux effets de manches autour de la bouteille ?

Le fond de l'affaire semble être que cette bière a une effervescence très fine par rapport au standard de la lager blonde de masse, donc l'effervescence grossière ressemble plus à celle d'une limonade.


Y'a juste que Molson prennent leur monde pour des crétins, parce que ce n'est rien de nouveau, pour changer.
N'importe quel brasseur allemand pratiquant la Spundung, à savoir la prise de mousse par très légère surpression du gaz de fermentation à basse température obtient justement une effervescence très fine et régulière, peu agressive au palais... Pareil pour une prise de mousse bien maîtrisée dans un cask d'ale anglaise...
La différence étant probablement que ces bières-là sont livrées sans supplément avec un peu de goût.

Ah oui, mais le goût, c'est pas un truc dont les commerciaux de multinationales de la blonde de masse savent quoi faire. Et de se renseigner pour voir si des fois on serait pas en train de faire passer quelque chose de courant pour une chose unique, c'est trop de boulot. Faut s'intéresser à la nature du produit, pour commencer. C'est plus simple de nous montrer looooonguement la bouteille en gros plan, des fois que ça détourne suffisamment l'attention du bon peuple...

dimanche 15 novembre 2009

Trois Dames : Retour de la Bise Noire

Il y a fort longtemps, en 2004-2005, aux origines germanisantes de la Brasserie Trois Dames, la Bise Noire faisait partie de la gamme courante de produits de la brasserie.
Il s'agissait d'une Schwarzbier, une bière noire de fermentation basse de tradition allemande, qui titrait dans les 5% d'alcool. A son retour du Canada il y a deux ans, Raphaël Mettler l'avait gardée au catalogue comme bière saisonnière, sans pour autant la brasser à nouveau. Probablement à cause de son côté très orthodoxe un peu ennuyeux par rapport à la direction prise par la brasserie ces dernières années...


Et maintenant, le voilà qui annonce le retour de la Bise Noire pour le 19 décembre. A ceci près que la bête a été adaptée pour mieux d'insèrer dans la gamme de la brasserie.
Il s'agit maintenant d'une fermentation haute de couleur noire, avec un mélange de malts spéciaux calibré pour lui donner le corps, la rondeur et la présence indispensables à une bière d'hiver, sans pour autant sombrer dans le doucereux. Elle titre 7,2%, donc prudence...


A  priori, des trois version annoncées pour la soirée du 19, c'est celle à l'écorce d'orange qui est dans la gamme comme Bise Noire "standard". Mais sait-on jamais, l'option cassis est aussi prometteuse...



Soirée Bise Noire
à la Brasserie Trois DamesRue de France 1
CH-1450 Ste-Croix
(plan)


Samedi 19 décembre 2009 
dès 17 heures.

Concert avec Blues X

Pressions spéciales pour cette soirée :
Bise Noire de Noël
bière noire - 7,2% alc.vol. aux écorces d'orange

Bise Noire aux Cassis
bière noire - 7,2% alc.vol. aux Cassis

Bise Noire aux 4 épices
bière noire - 7,2% alc.vol.aux 4 épices

Si vous buvez, prenez le train !!
(Horaires ici ou ici )


samedi 14 novembre 2009

Esbjerg


Encore un petit mot concernant Esbjerg et surtout où boire des bières et s'approvisionner en liquides qui moussent (mais point ne nettoient)...

Esbjerg, sur la côte ouest du Jutland, est, avec 71'000 habitants (et 114'000 dans l'agglomération) la cinquième ville du Danemark en termes de population, mais le premier port du pays.
La ville est une création relativement récente, ayant été implantée en 1868 pour remplacer le port d'Altona (oui, Altona, au nord de Hambourg...) perdu quand le Danemark a été contraint de cèder le Schleswig et le Holstein en 1864, laissant le pays sans port commercial donnant directement sur la Mer du Nord.

Pendant longtemps, le port d'Esbjerg a été un port de fret et un port de pêche. Cette dernière activité a été maintenant abandonnée en raison de la politique de gestion commune de l'UE. Cependant, la prospérité d'Esbjerg a longtemps été liée à la pêche, et, quand le vent repoussait l'odeur de la farine de poisson du bord de mer vers la ville, on dit que les locaux disaient simplement "ça sent l'argent..." (comme quoi l'argent a une odeur...)
De nos jours, le port est purement un port de fret, avec quelques liaisons par ferry, notamment vers Harwich (Angleterre) et Fanø, l'île en face d'Esbjerg, qui referme la rade, et constitue une grande attraction touristique de la région avec ses cottages de brique aux toits de chaume... (parfait hors saison, mais honnêtement, en été ça doit grouiller de cons en short, tant danois qu'allemands, et du genre assez rupin, en plus...)

Le centre-ville d'Esbjerg est, de par son histoire, avant tout constitué de bâtiments de brique rouge datant des années 1870 à 1890, dans un ensemble relativement cohérent, découpe selon un plan en quadrillage typique de l'époque, autour d'une place centrale, le Torvet. La gare, ouverte en 1874, est quelques minutes à pied à l'est du Torvet.

A noter que, par une intéressante juxtaposition, Ribe, la ville la plus ancienne du Danemark, fondée au début du VIIIe Siècle, est à une quinzaine de kilomètres au sud-est d'Esbjerg: Là aussi, pas mal de brique rouge, mais en bonne partie nettement plus ancienne...


Bars et restaurants


L'incontournable est le Dronning Louise (Reine Louise), Torvet 19 - sauvagement rebaptisé par mes soins Drowning Louise, jeu de mots anglo-danois particulièrement pénible. Derrière une façade ajoutant à la brique rouge une jolie couche de meringue blanche et d'angelots, l'intérieur a tout d'un pub britannique, assez sombre, banquettes rembourrées, tables de bois foncé, moquette bordeaux...

Au bar, le menu n'est pas kilométrique en termes de bière, mais elles sont bien choisies, avec des bières danoises et des bières importées, y compris, semble-t-il en permanence, une bière pression de la micro-brasserie - à temps partiel - locale Esbjerg Mikrobryg, et des bouteilles de Ribe Bryghus, elles ausis locales.
La partie restaurant est plus lumineuse. Côté nourriture, les plats sont relativement simples, mais non sans finesse. Pièces de viande, poissons cuits, fumés ou marinés, soupes, sandwiches ouverts (les fameux smorgåsbord, bien que ce terme soit en fait suédois) gargantuesques tenant de la montagne de garniture et de salade avec deux tranches de pain enterrées quelque part... Les burgers maison sont dans la même lignée, et se mangent strictement à l'aide de couverts pour ne pas s'en mettre partout !
(La carte est aussi disponible en anglais, soit dit en passant.)

Sur Skolegade, la rue qui longe le Torvet, on trouve la Café Frederik (honnêtement, pas terrible : service un peu au lance-pierre, là où le niveau général est plutôt bon à Esbjerg, la Jacobsen Brown Ale était piquée, et une partir de l'assiette de poisson avait passé trop peu de temps au micro-ondes après sa sortie du congélateur...), et surtout le Restaurant Industrien.
Côté bières, on y trouve la gamme étendue des bières Carlsberg (y compris les excellentes séries Semper Ardens et Jacobsen), augmentée d'une belle sélection de bouteilles de chez Refsvindinge et Nørrebro. Côtéé nourriture, la carte est assez analogue à celle du Dronning Louise, tant côté choix que qualité.
Le cadre est rustique, avec un plancher poncé, un grand bar dans la pièce de devant, et quelques pièces à l'arrière, configuration qui semble ne pas avoir changé depuis son ouverture dans les années 1890. Les exploitants actuels ont ajouté une solide touche surréaliste à l'endroit, en accrochant aux murs des trophées de chasse africains : antilopes, zèbres etc, le clou étant certainement l'arrière-train de phacochère à la droite su bar...

Voir aussi :
Frøken Hubert, Kongensgade 10
Underground Hotel Britannia, Torvegade 24

Cavistes, delicatessen etc.

Pas de monopole d'état au Danemark, donc pas besoin de se coltiner les Alko, Systembolaget et autres Vinmonopolet qui règnent respectivement en Finlande, Suède et Norvège, avec leurs heures d'ouvertures  réduites et leur personnel tâtillon qui vous fait comprendre d'un regard que l'alcool, c'est MAL, si l'on veut acheter quelques bouteilles de bière digne de ce nom.

Contrairement à Copenhague, où il y a quelques boutiques qui ne vendent que des bières spéciales, la plupart des boutiques intéressantes à Esbjerg sont en fait des cavistes, des delicatessen ou des magasins de thés, cafés et chocolats. Il y a donc une forte association entre bières spéciales et autres produits gastronomiques, ce qui est plutôt une bonne chose côté respect du produit.
Il faut du coup parfois, comme au Kaffe och Thehuset, s'enfoncer dans l'arrière-boutique pour trouver la bière. Etant donné qu'une grande majorité des plus de 100 microbrasseries danoises embouteillent leur production, le choix peut-être assez déconcertant avec nombre de bières parfaitement inconnues de l'amateur estranger, une fois passés les arbres qui cachent la forêt comme Mikkeller, leader danois incontesté de la course aux armements tant par la densité que le surhoublonnage.
A noter que nombre d'entre eux sont fermés le lundi.

Aakjaers, Strandbygade 46
Kaffe och Thehuset, Torvegade 41
Mahler Vignoble Esbjerg, Jyllandsgade 47
Skjold Burne Esbjerg, Fiskebrogade 8
Vinspecialisten / Abel's Vinstue, Danmarksgade 45
Vinstokken, Kongensgade 102

Côté supermarchés, les Netto, qui tiennent surtout du hard discounter, ont peu des spécialités, si l'on excepte des lots occasionels au rayon "actions du mois".
Par contre, les magasins du groupe Coop, comme le SuperBrugsen sur le côté sud du rond-point de Strandby Plads, ont un très joli choix de bières spéciales aux côtés des bières ordinaires. (Les autres enseignes du groupe, en particulier les Irma, ont aussi des choix respectables de bières spéciales.)

dimanche 8 novembre 2009

Gin Lane & Beer Street

Bon, petite page de culture...

En 1751, L'Angleterre, Londres en tête était en proie à ce qu'on appelle rétrospectivement Gin Craze, à savoir une période de surconsommation massive de gin plus ou moins frelaté par la population des villes. Cette situation était le prolongement d'une législation mise en place à la fin du XVIIe Siècle, dans le but de maintenir les prix du grain en assurant l'écoulement des surplus sous forme d'alcool. Il s'était agi de bloquer les importations de vin et spiritueux français (ce qui profitera au Portugal avec la mise en place du commerce du porto et du madère, entre autres), et de délivrer des autorisations de distiller à tour de bras. La production avait bondi, et les "classes laborieuses" avaient pris l'habitude de consommer du gin en quantité.

Le gin étant donc un alcool blanc de grain originaire des Pays-Bas. L'aromatisation au genièvre (jenever en néerlandais, déformé en gin à l'arrivée en Angleterre) permettait de le vendre immédiatement, sans avoir besoin de le laisser mûrir en fût ou en bombonne. Au XVIIe Siècle, le gin était vendu à sa densité de sortie d'alambic (65 à 70% d'alcool / volume), sans contrôle de qualité. Par conséquent, il contenait souvent du méthanol (présent naturellement, et la raison pour laquelle la fraction du distillat qui sort en premier de l'alambic doit être jeté) ou des ajouts douteux comme de la térébenthine. Un produit nettement plus dangereux que le gin actuel, donc (quoique...)

Les conséquences étaient désastreuses. On estime qu'un quart de la population étant occupé à maintenir les trois autres quarts dans une dépendance mortelle à plus ou moins court terme, avec tout ce que cela supposait de misère et de criminalité plus ou moins violente comme corollaires.
Il a fallu pas moins de 60 ans pour que le gouvernement de Sa Majesté prenne conscience du désastre et prenne des mesures qui viennent effectivement à bout du problème, devant s'y reprendre à plusieurs reprises.
Les chroniques d'époque rapportent d'ailleurs des affaires d'un sordide qui dépasse tout ce qu'on a pu connaître au cours des quarante dernières années à propos de toxicomanie aggravée. Une des histoires les plus tristement célèbres est celle d'une certaine Judith Dufour qui, en 1734, retira son enfant de deux ans de l'asile pour pauvres où il avait reçu des habits neufs, l'étrangla, abandonnant le corps dans un fossé, avant de vendre les habits pour alimenter sa dépendance au gin.

Cette période noire de l'histoire Britannique devait donner naissance aux premiers mouvements de tempérance. Mouvements qui ne prônaient pas l'abstinence totale en matière de boissons alcoolisées - l'eau étant à l'époque le vecteur de nombreuses maladies, en boire signifiait une mort rapide, et le thé n'étant encore accessible qu'à une élite - mais bien le remplacement du gin par une boisson saine : la bière.
Il faut bien voir que quand on parle des bières du XVIIIe Siècle en Grande-Bretagne, on inclut les petites bières (small beer) issues d'un second rinçage des drêches d'une bière forte, et titrant 1 à 2% d'alcool.

La bière étant bouillie, additionnée de houblon - qui a une action bactériostatique -, fermentée, la levure occupant le terrain, et présentant un pH tel qu'aucune bactérie pathogène en peut s'y développer, la petite bière était une boisson de choix pour tous.

C'est dans cette perspective de lutte contre les ravages du gin et de son remplacement dans les habitudes de consommation par la bière que le peintre et graveur William Hogarth (1697 - 1764), déjà connu pour ses critiques acèrées de la société dans laquelle il vivait, produit deux gravures jumelles : Gin Lane et Beer Street, assorties de quelques vers.


Gin Lane, la ruelle du gin, montre un spectacle de misère, de pauvreté, de malnutrition et de maladie, où seul le prêteur sur gage se porte bien, dû au gin, alors que Beer Street, la rue de la bière, montre des gens prospères et en bonne santé buvant de la bière, le prêteur sur gage ayant dû fermer boutique.

Vouloir reprendre le motif tel quel actuellement serait une erreur, et il va de soi que l'excès d'alcool, quel qu'il soit est néfaste, mais il me semblait bon de rappeler que dans l'histoire de la civilisation occidentale, la bière a bel et bien été une condition de survie élémentaire des populations, et une boisson qui incarnait la tempérance. De nos jours, à une époque où la consommation d'alcool, même éclairée et modérée, est de plus en plus montrée du doigt, sinon criminalisée par des gens qui confondent prévention et prohibition, il est peut-être bon de rappeler ces quelques faits historiques.

- Plus de détails - en anglais sur Gin Lane et Beer Street sur Ouikipédiââhr.

- Pour l'amateur éclairé signalons les T-shirts etc portant des reproductions Gin Lane et Beer Street  disponibles chez RedMolotov.com

PS : Les petites bières, aussi appelées bières de table ont peu ou prou disparu de nos jours (à part quelques survivantes en Belgique comme les Piedboeuf) achevées au milieu du 20e siècle par la marche triomphante des soft drinks, Coca-Cola en tête.
Pourtant leurs atouts au niveau nutritionnel par rapport aux soft drinks modernes blindés de sucre sont tout à fait appréciable, au point qu'on peut en toute honnêteté se demander si la perception du risque lié à un 1,2 ou 1,5% d'alcool n'est pas du domaine de l'hystérie par rapport aux dommages sérieux (détraquement du métabolisme, diabète etc.) que peuvent infliger à un organisme humain - surtout s'il est en pleine croissance - les pics d'insuline à répétition liés à la consommation régulière, voire massive de boissons sucrées affichant des teneurs en sucres de 80, 120, voire 145 grammes de sucre par litre... (et non, les édulcorants de synthèse, c'est pas mieux, parce que les pics d'insuline se font pareil et y'a même pas de sucres à assimiler...)