Vous avez peut-être vu un jour ou l'autre ce tableau périodique des styles de bière, qui classe "tous les styles de bière" de manière "systématique" :
(Il en existe aussi une version en couleurs...)
Sauf que voilà, ce machin, s'il impressionne sans coup férir le profane, repose sur des bases fondamentalement viciées, et ne tient pas très longtemps face à une contre-expertise un peu incisive. Et il n'est que la cristallisation jusqu'à l'absurde d'une vision "systématiste" des choses.
Mais rétablissons un peu le contexte...
En terre francophone, l'habitude est généralement de distinguer les bières les unes des autres par leur couleur, le sempiternel mantra blanche-blonde-ambrée-brune dans lequel s'intercalent parfois rousse et noire...
Le problème principal de ce système est que, s'il est parlant à première vue, est très limité, et ne dit en fait pas grand-chose du caractère de la bière concernée en termes de goût. Par exemple une lager de masse internationale sera une blonde, et une triple d'abbaye sera aussi une blonde, bien que les ingrédients, les processus de production , le goût et le bouquet diffèrent fortement de l'une à l'autre...
En outre une des couleurs (blanche) est aussi une appellation au sens bien plus restreint, à savoir qu'elle désigne une bière contenant du blé cru, généralement d'inspiration belge.
Il y a une trentaine d'années, des pionniers tels que feu Michael Jackson(-non-l'autre) avec son World Guide to Beer en 1977, ont posé les bases d'une typologie plus systématique, basée sur le type de fermentation, et permettant de définir trois familles : les ales (fermentations hautes / profil plutôt fruité), les lagers (fermentation basse / profil plutôt sec) et les lambics (fermentations spontanées / profil plutôt acide). Ces trois familles sont ensuite subdivisées en styles spécifiques définissant en principe ce que recouvre une dénomination donnée.
Evidemment, ce genre d'approche systématique a ses limites quand on cherche à décrire une réalité humaine par essence arbitraire et souvent paradoxale, chose dont Michael Jackson (alias The Beer Hunter, fine allusion au long métrage de Michael Cimino The Deer Hunter - alias Voyage au bout de l'enfer en VF... oui, Le Maître pratiquait aussi l'autodérision, mais ça semble avoir échappé à pas mal de monde...) était tout à fait conscient, car il n'a pas poussé l'exercice beaucoup plus loin.
D'autres s'en sont chargés pour lui, en particulier aux Etats-Unis, où une large faction a toujours eu des tendances passablement idolâtres vis-à-vis du Maître : le BJCP (Beer Judge Certification Programme, organisation très hiérarchisée qui homologue les juges pour les compétitions de brassage) et la BA (Brewer's Association, qui regroupe brasseurs et brasseurs amateurs dans un bel esprit d'amûûr du prochain assez chargé en glucose) ont poussé l'exercice très loin avec leurs directives respectives (beer style guidelines, à consulter respectivement ici et ici) qui dénombrent des dizaines de styles clairement définis, y compris dans leur limites en densité avant et après fermentation, en taux d'alcool (en % par volume), unités de couleur (en SRM, une version affinée des degrés Lovibond, là où en Europe, c'est l'échelle EBC qui s'applique...) et unités d'amertume (en IBU).
Cette approche systématique et très détaillée semble a première vue devoir faire autorité, vu qu'il n'y a pas plus détaillé, ni de système aussi cohérent en apparence. Ce d'autant plus que les esprits humains dans leur énorme majorité ont horriblement peur du vide, des paradoxes et des espaces d'incertitude sur le plan intellectuel, et ont donc tendance à se cramponner désespérément au premier point de référence qu'on leur présente, pour ensuite le défendre avec d'autant plus de sauvagerie qu'ils ont submergés par les subtilités de l'océan de connaissance dans lequel ils tentent désespérément de surnager...
On voit donc de plus en plus d'amateurs de bière et de brasseurs amateurs agiter les directives du BJCP de manière péremptoire pour mettre fin à toute forme de contestation des énormités qu'ils avancent sur tel ou tel point, par exemple lorsqu'ils assassinent une bière "qui n'est pas conforme au style".
Ces braves gens sont souvent d'autant plus agressifs qu'on leur présente des contre-arguments ou des contre-exemples s'appuyant sur une expérience de première main des bières en question, dans leur région d'origine, et qu'on relève les limites évidentes de la systématique. (Je trouve toujours ça flatteur, en fait, de se faire insulter par des esprits étriqués...)
Pourtant, ces braves gens, dans leur ferveur prosélyte - qui n'est pas sans me rappeler celle des chrétiens évangéliques fraîchement convertis, qui ont trouvé La Vérité et n'ont de cesse de l'imposer à toute personne croisant leur chemin... oui, je suis bel et bien en train de qualifier ce genre d'attitude de sectaire au sens premier du terme, si c'est la question ! - n'en sont pas moins dans l'erreur intellectuelle la plus totale, et l'hérésie à afficher devant pareil dogme devient un devoir sacré.
Je l'ai écrit plusieurs fois par ailleurs et je le répéte:
Prétendre appliquer les directives du BJCP - ou de la BA - au monde réel revient peu ou prou à prétendre gérer une société immobilière en appliquant les règles du Monopoly.
Parce que c'est bien de cela qu'il s'agit, et certains responsables du BJCP le rappellent eux-mêmes: ces typologies très poussées sont des règles de concours, et rien de plus !
Elles ont été créées dans un but unique : unifier les critères de jugement dans les concours, qu'il s'agisse de brassage amateur ou de concours professionnels, et le faire de telle manière que les différentes catégories ne rassemblent pas trop de bières en concours pour pouvoir être évaluées par un seul groupe de juges, afin d'assurer une cohérence aussi correcte que possible.
Ce besoin de maintenir de petites cases explique que les stouts et les porters, fondamentalement un seul courant relativement mouvant de bières noires de fermentation haute de tradition britannique, s'y trouvent subdivisés en 5 ou 6 classes de stout et au moins deux de porter - les dénominations de ces dernières, Brown Porter et Robust Porter ne suscitant que dérision et remarques obliques ou acerbes côté britannique, vu qu'elle ne correspondent à aucune réalité, ni actuelle, ni historique.
Dans le même ordre d'idée, les directives du BJCP divisent les Altbiere en un courant "nord" et un courant "sud", le premier étant de fermentation basse, et le second de fermentation haute (avec une garde en basse, bien sûr). Si cette dernière distinction est défendable, elle ne coincide cependant absolument pas avec des zones de production clairement définies géographiquement sur un axe nord-sud !
En outre, les directives du BJCP et de la BA, bien qu'elles soient révisées régulièrement - et clairement en progrès sur ce plan-là - est qu'elles ont été écrites aux Etats-Unis, par des Etasuniens. Pas de problème en ce qui concerne les types de bières typiques de là-bas, mais quand on arrive aux styles européens, allemands ou britanniques en particulier, ça n'a plus qu'un rapport très lointain avec la réalité.
La raison en est que les auteurs de ces directives n'ont en bonne partie jamais passé l'Atlantique, et se basent donc sur ce qui est disponible sur le marché étasunien, qu'il s'agisse de bières importées - généralement en bouteille, pas toujours au meilleur de leur forme vu le voyage, et très différentes des versions non pasteurisées en fût qui représentent clairement l'étalon pour une pilsner allemande ou une bitter anglaise - ou des interprétations de styles européens par des micro-brasseries étasuniennes - interprétations elles-mêmes généralement basées sur les bières d'importation disponibles aux Etats-Unis... et ce que la brasseur a pu en lire dans les directives du BJCP ou de la BA, question que le crotale se morde un peu la queue, y'a pas de raison !
C'est ainsi que l'on arrive à des abominations telles que l'ESB ou Extra Special Bitter, vu aux Etats-Unis comme un style typiquement britannique, alors qu'il n'y a qu'une seule ESB en Grande-Bretagne, celle de Fullers, mais qu'elle a engendré des dizaines de copies plus ou moins inspirées outre-Atlantique...
Alors quoi ? On les jette aux orties, ces typologies de styles de bière ?
On n'en est pas encore là, parce que leur intérêt tant pour l'évaluation en concours qu'à titre indicatif - avec la saine distance critique nécessaire ! - est indéniable.
A titre purement personnel, après avoir lu les écrits issus des recherches historiques de gens comme Ron Pattinson ou Martyn Cornell, qui s'efforcent de remonter aux documents contemporains, je préfère de plus en plus en plus en plus parler de dénominations ou d'appellations plutôt que de styles, et de familles. Des familles ou des courants, flous et mouvants regroupant diverses dénominations parentes les unes des autres, aux limites nécessairement imprécises, et tenant compte de l'inévitable évolution de la législation, des ingrédients, des techniques et des usages au cours des siècles.
Au bout du compte, le besoin fondamental du consommateur - ou de la consommatrice - est d'avoir une idée approximative de ce qu'il - ou elle - va trouver dans le verre en termes de couleur, de goût, de fruité, de douceur, d'amertume ou d'acidité, simplement en lisant la dénomination sur l'étiquette.
Ensuite, il faut simplement garder à l'esprit que cette dénomination a été déterminée par un brasseur, à savoir un être humain. Et que l'espèce humaine est caractérisée par ses paradoxes, ses interprétations individuelles et divergentes, des cultures mutiples et variées, donc que le contenu peut être différent des attentes... en bien ou en mal !
(Ceci dit, quand la dénomination sur l'étiquette n'a pas été décidée par un brasseur, mais par un professionel du marketing qui n'entretient qu'un rapport très distant avec la bière, c'est autre chose... au risque de me répéter : la bière, il y a ceux qui la brassent et ceux qui la vendent !)
Bref, ce tableau périodique des styles de bière doit être pris pour ce qu'il est : un gag à l'égard du côté geek, limite autiste, de nombreux amateurs de bière. Il est exclu de le prendre au sérieux ou de l'appliquer dans la réalité.
Quoique d'aucuns vont sans doute essayer. Et à ce titre, il constitue très certainement un très efficace détecteur d'esprits fourvoyés dans un littéralisme mal placé.
C'est déjà ça de pris.
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lundi 21 décembre 2009
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